La vie religieuse de l'Empereur Charles.
Analyse des dossiers relatifs au procès de béatification.1

Tous les rois de la terre Te loueront, ô Eternel! En entendant les paroles de Ta bouche (Ps 138,4).

Parmi les rois qui de par leur vie sainte et leurs activités excellaient à la glorification du Seigneur il faut sans doute compter le serviteur de Dieu Charles d'Autriche. Car conscient de l'origine divine de toute autorité des hommes il n'a pas exploité son rang de souverain pour en tirer un bénéfice personnel. Par contre, se basant sur sa conception de justice, il agissait toujours au plus grand bien de son peuple, à la croissance du royaume de Dieu et la liberté de l'église, qui dans le cadre des conclusions du concile Vatican II exige des gouvernants de garantir la liberté de la foi et de la pratiquer, la liberté d'aimer leur Dieu et Le servir ainsi que la liberté de vivre en paix et d'annoncer aux hommes la bonne nouvelle de la vie. 2

Par ces paroles claires commence le texte du décret sur les vertus qui fut édité lors de la reconnaissance de l'héroïcité des vertus théologiques, des vertus cardinales et des autres vertus en découlant du serviteur de Dieu Charles d'Autriche, par les consulteurs théologiques ( 29 octobre 2002) et les cardinaux et évêques (avril 2003). Si on sous-entend par religiosité l'expérience religieuse sur le plan individuel, 3 alors il est évident que toute vie humaine, débouchant dans une sainteté, canonisée ou non, doit être considérée unique et non répétitive uniquement par cette expérience. Cette constatation générale et soi-disant tautologique est d'autant plus valable pour un caractère d'une aussi grande ouverture d'esprit et complexe qui sera analysé et décrit ci-après.

En plus faut-il tenir compte du programme spirituel qui déterminait constamment les décisions de cet empereur jeune et sans chance qui à l'âge de 34 ans décéda sur une île de l'Atlantique, pauvre et exilé. La dernière nuit de sa vie, le 1er avril 1922, il dit à sa femme : Je vais te dire en toute clarté comment j'agis : tous mes efforts tendent à percevoir la volonté de Dieu en tout et aussi clairement que possible et ensuite d'y répondre.4 Et c'est ainsi qu'il s'est comporté tout au long de sa vie. Si on parcourt les étapes de sa vie l'on peut constater que sa volonté inébranlable de reconnaître la volonté divine et d'y répondre devenait son pain quotidien, la nourriture dont il avait besoin afin de pouvoir faire face à tous les échecs, calomnies et contrariétés qu'il devait subir dans sa courte vie, et ceci avec un calme devoué. Tout ce qu'il a vécu, joie et souffrance, fut considéré comme don de Dieu. Souvent et volontiers il disait: Nous sommes entre les mains de la providence Divine. Tout ce qui nous arrive est bon. Soyons confiants. 5

Madame Maria Lackner 6 se trouvait à Madère le 31 décembre 1921. Elle décrit le dernier réveillon dans la maison de Habsbourg, à un moment où tout l'univers s'écroula pour le serviteur de Dieu : Ce même soir fut célébrée une cérémonie eucharistique dans la chapelle pour la commémoration de la fin de l'année. Seulement l'Empereur, l'Impératrice et nous furent présents. Le "Te Deum" fut récité. L'année qui venait de s'écouler était certainement la plus dure dans la vie du serviteur de Dieu. Loin de sa patrie, exilé, plongé dans une détresse extrême, séparé de ses enfants il ne savait quel mal lui serait réservé le lendemain. Pendant le "Te Deum" au fur et à mesure l'un après l'autre nous devenions muets, la douleur nous coupait la voix. Seulement le serviteur de Dieu tint jusqu'au bout et pria, accentuant clairement chaque mot, le "Canticum Ambrosianum" jusqu'à la fin.(....) Je le regardais avec grande admiration : on voyait très clairement que pour lui en ce moment Dieu seul existait et rien d'autre à côté, et que ce "Te Deum" fut un dialogue personnel entre Dieu et lui Son serviteur. Il ne savait pas s'il reverrait jamais ses enfants, il ne savait pas ce que le lendemain lui réserverait, pourtant il pria cet acte de grâce avec une telle ferveur.

Toutes ces caractéristiques ne seraient pas dignes d'être mentionnées si ces efforts journaliers de répondre à la volonté de Dieu étaient restés un idéal détaché. Mais il est permis de constater que cet idéal se concrétisa dans tous les domaines surtout dans son comportement envers son prochain. De par son amour inconditionné de Dieu découlait cet autre amour envers son prochain qui parfois est plus difficile à vivre. Nous pouvons l'exprimer avec Saint Jacques: Chez lui la foi et les oeuvres concouraient, et seulement par ses oeuvres sa foi fut accomplie. (Jac. 2,22).7

Nous nous devons alors d'examiner la vie du serviteur de Dieu sous un angle religieux, de nous libérer autant que possible de préjugés et d'idées fixes et d'y découvrir les traces de Dieu et en même temps sa nature humaine. On s'abstient alors de décrire de façon naïve et irréelle un ascète sans péché mais on porte un jugement sur la vie et les activités d'un homme qui dans sa vie très brève avait la tâche de représenter une fonction longtemps considérée comme la plus haute de l'Occident qu'un laïc pouvait atteindre c'est-à-dire celle d'un empereur. Il était à la tête de l'empire que l'on pouvait considérer comme un héritier légitime de la puissance éteinte du Saint Empire Romain.8

La source la plus fiable d'informations sur la vie du serviteur de Dieu est sans doute la Positio super virtutibus et fama sanctitatis qui comporte environ 2.700 pages y compris 85 textes issus du procès ordinaire à Vienne et des procès d'examen à Luxembourg, New York, Freiburg, Paris, Le Mans et Funchal. Au moins 70 sont issus de témoins oculaires. Le volume des documents est impressionnant, il s'agit de 1.120 pages. Une des analyses est rédigée par Dr. Elisabeth Kovàcs intitulée Concordance entre les textes et les documents. Elle constitue, ensemble avec 13 autres écrits par des membres de la commission historique, une partie de la Positio proprement dite. Mme Kovàcs conclut: Comme déjà constaté tous les faits historiques décrits dans les comptes-rendus des témoins concordent avec les résultats des analyses.9 Il n'existe dès lors aucun doute scientifique défendable en ce qui concerne la crédibilité des faits décrits dans la Positio.

Charles vit le jour le 17 août 1887 à Persenbeug sur le Danube. Un petit enfant fragile qui devait être élevé avec soin et amour, raconte la Marquise Crescentia Pallavicini, dame de compagnie de la jeune Maria Josepha, la mère du serviteur de Dieu.10 La naissance fut difficile, un accouchement au forceps qui coûta presque la vie à sa mère.

L'ambiance familiale qui entourait le petit Charles n'était pas parmi les plus favorables. La vie conjugale des parents ne pouvait être considérée comme joyeuse. La mère, l'Archiduchesse Maria Josepha, née Princesse de Saxe, était une femme très pieuse et profondément catholique mais manquant de toute faculté d'adaptation, elle vivait continuellement selon un programme fixe et ne parvenait pas à montrer amour et chaleur humaine qu'elle ressentait probablement dans son for intérieur,11 ainsi la décrivait sa nièce Elisabeth Charlotte. Son père, l'Archiduc d'Autriche Otto Franz Joseph, était de nature opposée. Il était un homme séduisant, bon, mais de caractère faible. Son charme, son aspect de bel homme, sa nature d'artiste, sa passion juvénile de s'amuser pourraient être à la base de quelques écarts de conduite dans sa jeunesse. Malgré la différence de caractère des deux parents l'éducation morale, sociale et religieuse de leur aîné leur tenait à coeur. Ils le préservaient du danger d'être élevé en tant que fils de l'état à cause de sa proximité dynastique au trône. Ainsi que tous les enfants de son rang il fut confié au soin de diverses bonnes d'enfants et précepteurs qui s'occupaient de l'éducation de l'enfant, toujours sous la direction de la mère qui cependant n'intervenait jamais personnellement mais se concentrait plutôt sur une fonction de surveillance.12

Parmi ses précepteurs le Comte Georg Wallis exerçait sans doute la plus grande influence sur le futur empereur. Il était catholique pratiquant, très pieux et jusqu'à la moelle un serviteur fidèle de son 13 empereur. Il aimait le petit comme son propre fils mais certainement guidé par un bon sentiment il soumettait le petit archiduc à une discipline de fer ce qui causa à ce garçon sensible de corps et d'âme quelques heures difficiles.14 A part les laïcs on confiait à des prêtres l'éducation religieuse du garçon, avant tout au Père Dominicain Norbert Geggerle et ensuite à l'évêque auxiliaire Dr. Gottfried Marschall, qui lui administra les sacrements de la première communion et de la confirmation. Comme c'est le cas de tous les enfants de son âge les moments d'études alternaient avec ceux des jeux. Un soin particulier fut réservé aux études des langues. Il était d'usage d'apprendre toutes les langues de ce grand empire. Selon plusieurs témoins le serviteur de Dieu maîtrisait environ sept langues. Tous les témoins décrivent d'un commun accord l'Archiduc Charles comme enfant vif, intelligent, obéissant, d'un bon caractère, généreux et sensible, de santé délicate et très appliqué aux services religieux. Il était un enfant très consciencieux. Il ne passait jamais à côté d'une église sans entrer pour prier ; on l'apercevait souvent dans la chapelle particulière; il priait tous les jours scrupuleusement et faisait tous les soirs un examen de conscience.15

Charles aimait beaucoup visiter les lieux de pèlerinage du culte Marial, avant tout Maria Taferl d'où il ramenait des souvenirs. Un jour une maison à Reichenau fut détruite par le feu; du coup le petit garçon vida sa tirelire afin d'aider la famille sinistrée.16

Un fait divers significatif de son enfance fut rapporté par son épouse Zita: Le serviteur de Dieu avait beaucoup de vénération envers la Mère de Dieu comme sa mère céleste. En jouant un jour il jeta une branche dans l'air qui tomba sur une petite chapelle Mariane. Bien que ceci se soit produit sans intention le petit se mit à pleurer de peur d'avoir fait mal à la Vierge; tout au long de sa vie il vénéra les calvaires, et il continua à les décorer afin, comme il disait, de prouver à la Mère de Dieu qu'il ne voulait pas lui faire mal.17

Charles passait sa jeunesse dans le cadre familial au château d'Augarten à Vienne. Là il n'était pas très loin de la paroisse St. Leopold où il se consacra aussi souvent que possible à la prière. Tous ses éducateurs le décrivent comme un garçon irréprochable avec une grande maîtrise de soi, discret et simple, qui ne s'intéressait pas aux relations avec les femmes, 18 mais qui était heureux et gai et s'adonnait aux voyages et à des amusements sains.19 Une chute en patinant sur glace provoqué avec intention par un jeune jaloux, causa à Charles une fracture compliquée de la jambe qui eut pour conséquence une mobilité réduite dont il souffrit toute sa vie. Ce petit épisode est révélateur de son caractère. Non seulement il refusait de mentionner le nom du jeune mais il ne gardait aucune rancune malgré des interventions chirurgicales risquées et douloureuses qu'il dut subir sans anesthésie.20 Il suivit ses études au Lycée des Ecossais (Schottengymnasium) à Vienne, et il fit ensuite ses études de droit et d'économie à l'université de Prague conformément aux instructions précises de son père Otto.21

En 1903 l'Archiduc Charles commenca sa carrière militaire selon les coutumes. À peine agé de 16 ans il fut nommé lieutenant du premier régiment des lanciers. En même temps l'Ordre de la Toison d'Or lui fut décerné. La haute exigence religieuse de cet ordre ainsi que le privilège y afférent de faire dire une messe à n'importe quel endroit et moment donna une satisfaction très profonde au serviteur de Dieu. 22

Quant à sa vie d'officier l'avis est unanime : Il agissait de façon appliquée et consciencieuse, attentionné envers ses camarades, toujours soucieux de les traiter correctement sans faire valoir son rang ou grade. Il se sentait très à l'aise à l'armée et porta son uniforme pratiquement jusqu'à sa mort, non pas en signe d'autorité mais de service à la patrie. Très apprécié par ses camarades de toute race et appartenance il faisait toujours profession de foi et n'omettait jamais de prier, notamment le Benedicite et l'Angélus.

A cette époque il y eut aussi la période que son épouse Zita décrivit comme obscurcissement de plusieurs mois. Elle-même le décrit ainsi: Après avoir été déclaré majeur et bénéficiant de la pleine liberté y afférente (sa propre maison, sa bourse, la séparation de sa famille et de tous les autres appuis) il devint négligent dans sa poursuite de la perfection. Un conseil malencontreux de l'Archiduc Franz Ferdinand qui après la mort de son père devenait son tuteur et qui avait la réputation d'être très catholique, exercait une grande influence sur lui. Il disait: "Méfie-toi des femmes, mais si tu n'y parviens pas alors fais comme moi et prends soin de ta santé." Étant donné que mon beau-père était mort d'une telle maladie ces mots frappèrent le jeune homme d'un coup dur. Il réfléchissait que si quelqu'un comme son oncle pouvait lui donner ce genre de conseil alors la rigueur avec laquelle ce sujet fut traité auparavant n'était pas justifiée du point de vue de la foi. Et puisque ce péché lui fut toujours décrit comme très grave ce fut probablement motivé par le souci que lui aussi pourrait un jour être victime de cette maladie dangereuse ainsi que le fut son père. Néanmoins il résista bien longtemps au don de persuasion de ses camarades qui l'assuraient d'ailleurs qu'il n'y voyaient aucun mal. Finalement il eut l'intention de dissiper ses doutes en se confessant, doutes dûs aussi à son jeune âge. Le prêtre avait probablement mal interprété sa question car sa réponse ne fut pas concluante. Peu de temps après deux de ses camarades l'enfermèrent avec une femme. Ainsi commenca l'obscurcissement qui dura quelques mois. Le serviteur de Dieu me disait que pendant cette période peu de fautes furent commises puisque ces actes le remplissaient de répulsion et remords. Peu de temps après il abandonna ce mode de vie et fit l'effort de retourner à une vie pleine de vertu. Après m'en avoir parlé le serviteur de Dieu me demanda si j'étais toujours prête à l'épouser. Il considéra comme cas de conscience avant le mariage de me confesser ses fautes. En même temps il me promit sa fidélité inébranlable. Il me certifia qu'il avait juré devant Dieu de m' avouer toute faute endéans les 24 heures. Il s'y sentait obligé aussi par l'expérience du mariage peu heureux de ses parents car pour lui la raison en était le manque de confiance entre son père et sa mère.23

En 1913 il épousa la Princesse Zita de Bourbon-Parme. Ce n'était pas une grande surprise car ils se connaissaient depuis leur enfance, Charles étant l'ami de ses frères. La cérémonie fut célébrée par l'évêque G. Bisleti qui fit une homélie spécialement conçue par le pape Pie X. Peu avant le pape avait reçu la fiancée en audience privée et avait prédit un avenir d'empereur pour Charles. Cette prévision devait la rendre heureuse car il considéra le serviteur de Dieu comme récompense du ciel pour la profonde fidélité de l'Autriche au pape et à l'église.24 Charles était certainement séduit par la merveilleuse et nombreuse famille de son épouse. Madre Maria Antonia di Borbone-Parma, Bénédictine et soeur de Zita est convaincue que le serviteur de Dieu fut séduit par notre vie de famille harmonieuse et l'esprit profondément chrétien et pur de notre maison. 25

Les deux fiancés se préparaient sérieusement au mariage tout à fait conscients de la grandeur du sacrement qu'ils recevraient, et ils furent soigneusement accompagnés et préparés par le Père Karl Maria Andlau, un prédicateur Jésuite de grand renom que Charles rencontra au collège de Jésuites à Kalksburg où il se rendait fréquemment dans sa jeunesse pour faire du sport. Le Père Andlau exerçait une grande influence sur la vie du serviteur de Dieu et fut pendant longtemps son confesseur. Charles était très sérieux quand il disait à sa fiancée: Nous devons nous aider mutuellement afin d'avoir accès au ciel.27 Plein de confiance en l'aide de Dieu il fit graver dans les alliances: Sub tuum praesidium confugimus, Sancta Dei Genitrix - nous nous mettons sous ta protection, Sainte Mère de Dieu. Dans les jours qui suivirent le jeune couple se rendit en pèlerinage à Mariazell où ils confièrent leur union à la protection de la Madone.

Madre Maria Antonia décrivit la vie de famille du couple de la façon suivante : Un modèle concret de l'idéal chrétien, de l'harmonie parfaite des pensées et principes, tout à fait francs et honnêtes l'un envers l'autre. Ils étaient optimistes, et la grâce de Dieu faisait grandir en eux la confiance en Dieu. Ils furent remplis d'un grand amour envers le Christ, de confiance illimitée en Son amour, et reconfortés par la vénération de Jésus et de la Vierge. Le serviteur de Dieu fut toujours le meilleur époux pour sa femme et un père exemplaire pour ses enfants. Ils prièrent souvent ensemble et furent très engagés dans l'éducation de leurs enfants. Le serviteur de Dieu évoqua souvent avec sa femme des questions religieuses et les aspects de la vie spirituelle. Il montra à sa femme de façon si simple le chemin de l'accomplissement et de la perfection.28 Zita exerçait certainement une grande influence sur le développement spirituel de son mari en introduisant dans la maison de Habsbourg, ses traditions catholiques profondément ancrées. Après son mariage Charles poursuivit sa carrière militaire et comme ce fut le cas pour son père les multiples changements d'affectation ne furent pas toujours agréables pour la jeune famille grandissante. Charles eut l'occasion de participer avec beaucoup d'enthousiasme au congrès eucharistique de Vienne en 1912 avec sa jeune femme qui devait lui donner peu après le premier de ses huit enfants dont le dernier vit le jour seulement après sa mort.

A la suite de l'assassinat de son oncle Franz Ferdinand le 28 juin 1914 Charles devint l'héritier du trône. Le meurtre de Sarajevo constituait le début de la fin : l'Europe et l'Autriche n'étaient plus les mêmes qu'auparavant, et Charles fut catapulté dans un tourbillon d'événements et dans une des plus grandes tragédies de l'histoire récente. Le pape Pie X envoya directement après l'assassinat de l'Archiduc une lettre à Charles par l'intermédiaire d'un fonctionnaire de haut rang du Vatican dans laquelle il le supplia de faire comprendre à l'Empereur François-Joseph le danger d'une guerre qui baignerait l'Autriche et toute l'Europe dans un désastre inimaginable. Mais le contenu de cette lettre fut intercepté par des cercles politiques qui favorisaient la guerre, et le fonctionnaire fut retenu à la frontière. Beaucoup plus tard seulement Charles apprit l'existance de cette lettre alors que le conflit était déjà bien engagé, et il fut beaucoup trop tard pour arrêter le cours des événements.29

Après l'éclatement de la guerre Charles entra dans le commandement suprême de l'armée sous l'Archiduc Friedrich et le feld-maréchal Conrad von Hötzendorf afin de se mettre au courant de la stratégie militaire suprême en sa responsabilité d'empereur futur. Auparavant il avait acquis à l'état major les principes de base théoriques. Le 10 septembre l'Archiduc Charles rejoignit le front en Galicie mais il y fut écarté du commandement par l'attitude hostile de Conrad von Hötzendorf. Puisqu'il se sentait inutile sur place il obtint au nom de l'Empereur la mission de rendre visite aux troupes en première ligne. Il apprit à connaître les commandants et les soldats en première ligne des différents secteurs du front, il décerna des décorations aux officiers de mérite et put remettre à l'Empereur François-Joseph des rapports reflétant la vérité sans fard. En 1916 Charles se voyait conférer le commandement du XXème corps (Edelweiss). Son engagement fut décisif pour remporter la victoire sur la Roumanie, pour arrêter l'avance des Russes pendant que l'offensive au front italien atteignit son point culminant dans la victoire de Folgaria. L'histoire reflète ses succès militaires30 mais il ne trouvait satisfaction en aucune victoire: le spectacle de toutes ces ruines et des corps déchiquetés fut absolument insupportable pour lui, un homme de paix. On peut lire qu'il restait absolument imperturbable sous la grêle des balles, le chapelet doré en main qu'il récitait secrètement. Il le gardait toujours sur lui, le chapelet était bien usé de sorte que la jeune Archiduchesse lui en procura un 31 nouveau. Ce chapelet était un cadeau de Pie X.32 Un jour Charles se précipita dans les eaux de l'Isonzo en crue, et risqua sa vie pour sauver un subordonné. Afin d'éviter des victimes inutiles il inspectait toujours personnellement, au péril de sa vie, les positions du front et essayait en vain après les batailles les plus meurtrières d'obtenir une courte trêve pour permettre le transport des blessés.

En tant que commandant du corps d'armée l'Archiduc Charles était très apprécié parce qu'il était comme un père plein d'attention pour les besoins physiques et psychiques de ses subordonnés. Dans ce contexte l'aumônier le Père Bruno Spitzl, décrivait une marche forcée lors de la retraite de son régiment au Val d'Astico vers Arsiero. Charles soignait plein de sollicitude un soldat plus âgé qui ne pouvait plus marcher à cause de ses pieds écorchés mais qui fut traité de comédien par le médecin. Charles poussa le médecin à ausculter le malheureux en sa présence. Le médecin eut honte quand il dut constater de ses propres yeux que les pieds du soldat étaient effectivement blessés et quand l'héritier du trône lui dit: "Je crois que ni vous ni moi n''aurions marché aussi longtemps avec les pieds dans un tel état. Faites le transporter immédiatement à l'hôpital, et je me tiendrai informé de la suite".34

Le Père Spitzl se souvient de l'attention minutieuse que Charles apportait lors de ses inspections à l'encadrement spirituel de ses soldats. Il le vit très satisfait quand il apprit que dans ce régiment l'on n'attachait que peu d'importance aux parades mais par contre que l'on veillait à permettre à chaque détachement d'assister à la messe et de recevoir les sacrements au moins une fois par mois.35 Il remplissait parfaitement les règles d'honneur d'un bon officier, mais en tant que chrétien il cherchait toujours à pratiquer les oeuvres de charité physique et spirituelle envers son prochain.

Le 21 novembre 1916, deux ans après le début des hostilités son grand-oncle François-Joseph mourut et Charles devint empereur sous le nom de Charles Ier. L'Impératrice Zita se souvient de ce moment mémorable: Le 21 novembre 1916 près du lit de mort de l'Empereur François-Joseph Charles prenait en charge la fonction de souverain. Ce fut un moment très émouvant: l'héritier du trône l'Archiduc Charles était agenouillé devant l'image de la Madone, la tête baissée, le chapelet dans sa main. Suivant son désir exprès il fut inclus dans la déclaration gouvernementale lors de son accession au trône une phrase qui reflétait le désir inconditionnel du jeune monarque de faire la paix.37

Le 30 décembre de la même année il fut couronné sous le nom de Charles IV Roi Apostolique de Hongrie. Sa femme écrivait sur cet événement: Pour lui le couronnement avait une importance extraordinaire. Pour lui cela signifiait une investiture que l'église effectuait au nom de Dieu. Toutes les obligations que le serviteur de Dieu assumait sous serment, il les acceptait rempli d'une foi profonde, et il en faisait le programme de sa vie: Par le couronnement le peuple entier est confié au souverain par Dieu. À partir de ce moment il devait vivre pour ses sujets, les soigner, prier et souffrir pour eux et se sacrifier lui-même afin de pouvoir les mener vers Dieu. Le jour de son couronnement fut un grand événement dans la vie du serviteur de Dieu, jour à partir duquel il alla vers Dieu en droit chemin.38

Cet aspect est essentiel à la compréhension des décisions de l'empereur: La grâce de son règne lui fut confié par Dieu, et la bénédiction par l'église lui paraissait essentielle.39 De ce fait il nourrissait l'intention de se faire oindre solennellement Empereur d'Autriche dès que la guerre serait terminée. Uniquement prêter serment sur une Constitution qu'il voulait faire modifier de toute façon ne correspondait aucunement à sa conviction personnelle. Il est souverain par la grâce de Dieu, appelé au service de ses peuples et de l'église du Christ et nullement à son honneur personnel. Suivant un leitmotiv de St. Robert Bellamin il portera le sceptre comme la croix.

Quelques jours après l'accession au trône Charles assumait automatiquement le commandement suprême de ses troupes. En cette qualité il continuait à rendre visite fréquemment aux fronts, il allait en première ligne et participait lui-même aux multiples batailles où il se montrait courageux et d'un calme exemplaire au milieu de l'impact de l'artillerie ennemie. Le spectacle horrible de ces boucheries sanglantes le jettait dans un conflit extrême avec les principes moraux et religieux, profondément gravés en lui. Quelques heures seulement après la fin de la onzième bataille à l'Isonzo le photographe de la cour Schuhmann le vît pleurer en présence des corps carbonisés et mutilés. Il dit : Nul ne peut assumer la responsabilité morale de ceci devant Dieu . J'en terminerai dès que possible.40

De plus en plus l'Empereur Charles était convaincu de devoir utiliser tous les moyens diplomatiques pour arriver à conclure la paix, et ceci malgré les alliés allemands qui lui reprochaient sa lâcheté et qui ne connaissaient qu'une sorte de paix: La paix après la victoire.

Entre-temps il mit tout en oeuvre pour atténuer le caractère cruel de la guerre : Il refusait catégoriquement l'utilisation de gaz toxique au front de l'est; il restait inébranlable dans sa décision de ne pas faire bombarder les villes italiennes; il s'opposait violemment à l'entrée en action des sousmarins qui envisageaient de bombarder des villes italiennes situées au bord de la mer Adriatique notamment Venise, et ceci en dépit du mépris, de la raillerie et des reproches de l'allié allemand. Pour lui la population civile devait bénéficier d'une protection irrécusable. Il fit destituer toutes les personnes qui étaient responsables de l'éclatement de la guerre, ou bien les fit affecter à des postes sans aucune influence politique ou militaire.41

L'Empereur Charles adopta avec enthousiasme l'idée du Père Wilhelm Schmidt d'installer sur tous les fronts des foyers du soldat visant à maintenir les valeurs morales des soldats. Chaque soldat devait y avoir accès, s'y sentir chez lui, pouvoir s'y divertir et acheter des denrées bon-marché. Il pouvait y trouver également des journaux, livres et jeux honnêtes. De cette façon, on voulait soustraire les soldats à l'influence des plaisirs moins anodins, susceptibles de nuire à leur santé physique et morale. Cette institution fut d'ailleurs imitée par tous les états belligérants. Il est évident que toutes ces initiatives de l'Empereur ne furent pas toujours acceptées facilement. Le général Bardoff par exemple s'opposait aux mesures énergiques de l'Empereur luttant contre certaines "habitudes amorales" (maisons closes), ces institutions étant considérées par les instances supérieures militaires comme acceptables du point de vue d'hygiène. 42 Il prit soin personnellement de distribuer des chapelets aux soldats, et décréta que dans les quartiers des messes avec homélie soient dites non seulement les dimanches et grandes fêtes mais aussi pendant la semaine.43

Autant que possible il chercha à soulager le sort des prisonniers de guerre et de le rendre plus humain. Il participa à des initiatives d'échange des prisonniers entre l'Autriche-Hongrie, la Russie et l'Italie, et il s'assura de ses propres yeux du bon traitement des prisonniers dans leurs campements. Il assista de toutes ses forces les rappatriés et s'opposa à l'usage de représailles à l'égard de la population dans les pays ennemis. L'abolition du duel déclencha une contestation virulente, qui prouvait qu'il s'agissait d'une coutume largement pratiquée et difficile à exterminer. Il faut savoir qu'en s'opposant au duel le serviteur de Dieu risquait la perte de son rang militaire et à la cour, l'exclusion de la vie mondaine, c'est à dire une sorte de ban. A la suite de sa lutte acharnée contre le duel qui aboutit à son interdiction complète, le serviteur de Dieu perdit en effet de son prestige parmi le corps d'officiers. Mais il préféra malgré les temps de guerre assumer cet inconvenient au lieu de tolérer que ses officiers continuent de commettre ce péché. 45 De la même manière il interdit la peine de la mise aux fers, c'est à dire des châtiments corporels qui pourraient être prononcés contre les soldats. L'Empereur Charles tenait ces châtiments pour inhumains.

Dans la dernière période de la guerre les difficultés d'approvisionnement s'aggravèrent drastiquement. La faim, la misère et la mort s'averaient les vrais vainqueurs de la guerre. L'Empereur Charles entreprit tout pour partager et alléger la détresse de ses peuples. Il organisa des cuisines roulantes, il fit atteler les chevaux de la cour pour transporter du charbon dans Vienne, il combatit désespérement la corruption et l'usure, donna et partagea avec autrui plus que ses moyens ne lui permettaient. Lui même et sa famille vivaient des rations de guerre. Il interdit la consommation de pain blanc dans sa famille et le fit distribuer aux malades et mutilés, et il bannit toutes sortes de denrées fines de sa maison. Il n'est pas surprenant que ses officiers disaient la cuisine meilleure au front que dans la maison de l'Empereur.48 Il évita tout traitement de faveur pour les membres de la famille, et il obligea son frère Max qui préferait rester à Vienne à assumer ses responsabilités d'officier et à rejoindre le front.49 Il interdit de réquisitionner des habitations dans les régions en première ligne pour héberger les officiers et leur concéda uniquement de loger dans des auberges et des hôtels. De ce fait on l'appela patron des habitations. 50

Charles comprenait parfaitement que la paix extérieure désirée si ardemment ne pouvait se faire que si l'ordre regnait dans son propre cadre. Avec ce but en vue il prit des mesures sociales en puisant dans l'encyclique Rerum Novarum. A cette source il empruntait ses initiatives de création d'un ministère d'aide sociale et d'un ministère de la santé; il nourrissait l'idée de transformer sa monarchie en un état fédéral dans lequel chaque nation pourrait se réaliser dans son propre cadre, et également d'entamer une réforme agricole pour la Bohème et la Hongrie. Il prenait des mesures législatives en faveur de la classe ouvrière qui amenèrent des améliorations significatives comme entre autres l'introduction du contrôle des prix qui visait à faciliter la vie des moins fortunés. Les hautes fonctions devaient être exercées à titre honorifique c'est-à-dire sans rémunération, et les bureaux et logements pour ces fonctionnaires ne devaient dorénavant plus être équipés de façon luxueuse. Il augmenta les salaires des employés de la cour, les travailleurs journaliers furent employés en permanence, et leurs années de prestations furent prises en considération pour le calcul des pensions.

Il punit sans merci tous ceux qui tiraient un avantage personnel des affaires de l'état en profitant de leur position: Le général Auffenberg, le ministre de la guerre de l'empire, fut destitué de ses fonctions et cité devant un tribunal d'honneur parce qu'il avait accepté une commission des usines Skoda pour la livraison de nouveaux obusiers.51 Il interdit au général de l'artillerie l'Archiduc Léopold Salvator de vendre ses inventions brevetées à l'armée et il l'obligea à rendre tous les revenus de ce titre. Il considéra amoral qu'un archiduc très aisé puisse accepter des commissions pour une invention dont il ordonna lui-même l'usage dans l'artillerie autrichienne tout entière.52 Le même sort fut réservé à un autre archiduc riche qui faisait des bonnes affaires en vendant à l'armée des légumes séchés. On lui concéda uniquement le bénéfice courant d'une entreprise agricole. Le serviteur de Dieu exécra de tirer profit de la famine des concitoyens.53

L'Empereur Charles proposa des nouvelles lois pour la protection des mineurs ainsi que des lois pour combattre la mauvaise littérature, il empêcha le franc-maçon éminent Dr. Sieghart de créer un conglomérat de presse, et il proposa à l'épiscopat, malheureusement en vain, d'installer des églises dans les quartiers d'ouvriers surpeuplés de Vienne ainsi que des missions populaires dans toute la monarchie.54

Dans sa quête infatigable de paix et justice il décréta le 2 juillet 1917 une amnistie générale visant à réparer les multiples injustices découlant des condamnations par les tribunaux militaires, comme par exemple ce fermier de Galicie, accusé de haute trahison parce qu'il avait prié pour le tsar; une soubrette devant subir le même sort parce qu'elle répondit impoliment à un officier qui l'avait apostrophée grossièrement.55

L'Impératrice Zita avait bien prédit que ces interventions causeraient à l'Empereur Charles hostilités et calomnies. Il était bien conscient de ces conséquences et ne comptait jamais sur une reconnaissance d'autrui car il tenait uniquement à obtenir justice et conciliation des peuples. Il lui suffisait de savoir qu'il avait accompli son devoir devant Dieu et son prochain.56 Il considéra le droit d'user de clémence comme privilège majeur de la couronne. Son engagement spirituel grandit et s'approfondit à mesure qu'il devait jour après jour lutter contre des déceptions, échecs et calomnies. Comme il arrive souvent à ceux qui gouvernent, les calomnies, lancées contre l'Empereur Charles, en particulier par les groupements et les organisations qui le combattaient, étaient d'autant plus gratuites et viles, que dans toute l'Europe il n'y avait pas de souverain plus profondément catholique et plus fidèle à Rome.

Dans le courant du procès de béatification le fond de ces calomnies fut examiné minutieusement. Le 13 octobre 1977 le sous-secrétaire de la congrégation pour les canonisations et béatifications, Mons. Amato Pietro Frutaz déclara: Les calomnies mises en circulation avec intention qui visaient à frapper l'honneur de l'Empereur et à le discréditer près de son peuple furent ressenties amèrement par le serviteur de Dieu particulièrement parce qu'elles étaient dénuées de tout fondement. Les calomnies les plus exécrables furent : aventures amoureuses, alcoolisme, son mariage malheureux et de l'infidélité résultante. Les mémoires d'une certaine Madame Lauffer, une prostituée malheureuse, agressive et menteuse, considérée par le tribunal de béatification comme suspecte et peu crédible, ne sont qu'un amas d'affirmations gratuites et d'obscénités dénuées de tout fondement /.../ et furent écrites par rapacité mensongère. L'interrogation de témoins lors de la procédure judiciaire à Vienne qui connaissaient bien la vie publique et privée du serviteur de Dieu a pu tirer au clair la vraie nature de ces cancans. Les dépositions sont très claires et probantes./.../ Toutes les calomnies imputées au serviteur de Dieu s'avéraient sans fondement et sont en contradiction évidente avec l'ensemble de sa conception de la vie décrite dans ces 71 textes.57 Les paroles de l'Évangile selon Mathieu s'avèrent très appropriées dans ce contexte : Heureux serez-vous, lorsqu'on vous outragera, qu'on vous persécutera et qu'on dira faussement de vous toute sorte de mal, à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l'allégresse, parce que votre récompense sera grande aux Cieux. (Mathieu 5,11-12)

Les désillusions ne manquaient pas dans l'entourage familial. Il essaya constamment de dissiper ou d'éviter des discordances comme par exemple dans l'affaire successorale qui l'opposait à son frère Max. Cette question fut irrésolu jusqu'à la mort de l'Empereur, afin d'avoir la paix bien qu'il dut accepter les restrictions matérielles les plus graves. 58 Dans une situation comparable son oncle et tuteur l'Archiduc Franz Ferdinand lui fit signer un testament en faveur de ses propres fils; alors qu'il n'était encore qu'un novice dans son métier, et mineur. Dans ce cas également il garantissait la signature bien qu'elle ne fut apposée de droit 59 . Il trouvait le courage de supporter toutes ces épreuves dans ses prières incessantes, dans l'union permanente avec Dieu qu'il maintenait vivante par la célébration journalière de la messe, l'adoration eucharistique et la vénération du Sacré-Coeur de Jésus. Il se confessait régulièrement tous les huit jours et prenait la sanctification des dimanches et jours fériés très au sérieux. Il aimait les psaumes, et en récitait deux tous les jours, notamment le Miserere et le psaume 90. 60

Il vénéra avant tout la Mère de Dieu, il récitait son chapelet fréquemment seul ou entouré de sa famille. Il porta avec grand respect le scapulaire selon la coutume de la confrérie dont il était membre ainsi que tous ses enfants. En l'honneur de la Vierge les enfants portaient le nom Marie, et jusqu'à l'âge de trois ans ils ne pouvaient mettre que des vêtements aux couleurs de la Madone à laquelle ils étaient consacrés.61 Au berceau des enfants il fixa un médaillon de la Vierge.62 Il méditait souvent les stations du chemin de croix, seul dans sa chapelle particulière.63 Avant de prendre une décision importante le serviteur de Dieu se retirait seul dans cette chapelle afin de, comme il disait, considérer devant le Saint-Sacrement cette décision et de prier.64 Il nourrissait une vénération profonde pour le Saint Esprit. Pendant les négociations sur la paix il pria toujours après la sainte messe le Veni Creator. Après la conclusion de la paix, il garda cette habitude, convaincu que le monde avait plus que jamais besoin d'inspiration du Très-Haut.65 Le 2 octobre 1918 à l'occasion de la première communion de son fils Otto il consacra toute sa famille et toutes les nations de la monarchie au Sacré-Coeur de Jésus. Chaque premier vendredi du mois, la famille se réunissait pour dire la prière de consécration au Sacré-Coeur de Jésus. La litanie et le bréviaire du Sacré-Coeur étaient ses prières préférées.66 Chaque année la Fête-Dieu fut célébrée solennellement. De ce fait l'évêque Fischer-Colbry l'appela l'Empereur eucharistique. 67 Il adressa sa vénération particulière à Saint-Michel qu'il choisit comme patron de l'armée impériale. Ses enfants apprirent la prière quotidienne à l'ange gardien. Sa vénération de Saint Joseph fut également très profonde ce qui l'amena a ajouter au nom Marie aussi le nom Joseph pour ses enfants.

Il se donna beaucoup de mal pour faire avancer la béatification du Père Marco d'Aviano. Il vénérait frère Konrad von Parzham qui avait été canonisé déjà auparavant et dont il porta sur lui jusqu'à sa mort une relique. Le Saint curé Maass de Fliess au Tyrol et bien sûr les patrons des nations de l'empire ainsi que Saint Charles Borromée jouissaient de sa vénération particulière.68 Il ne se mettait jamais à table sans dire le Bénédicte, et n'importe où il se trouvait il priait à midi l'Angelus. Il appréciait les indulgences, et il faisait l'effort de les obtenir, spécialement l'indulgence Portiuncula qu'il obtenait avec zèle et enthousiasme année par année. Il respecta sa croix de mort qui lui assurait des indulgences à l'heure de la mort et qu'il portait toujours sur lui.69 Il faisait constamment profession de foi en public sans jamais la camoufler par opportunisme. Il va de soi qu'il participa à la procession à l'occasion de la Fête-Dieu, il mentionna le nom de Dieu dans ces écrits, il pria pour la fin du schisme en Bohême. Il considérait comme scandaleux qu'en Autriche il n'existait aucun grand journal catholique.

Son intégrité ne connaissait pas de compromis. Élisabeth Charlotte en décrivit un épisode significatif :

Le gouvernement allemand avait monté un coup par lequel on espérait faire tomber la Russie et l'Italie. Dans un wagon plombé on voulait acheminer plusieurs communistes éminents qui se trouvaient à l'étranger, à travers l'Allemagne vers la Russie et l'Italie. Si je ne me trompe il s'agissait pour la Russie de Lénine et de Trotzki, ceux qui étaient prévus pour l'Italie m'échappent pour l'instant. L'idée était qu'ils provoqueraient la révolution dans leur pays . De cette façon le front se serait écroulé. Le serviteur de Dieu s'opposa violemment pour deux raisons: surtout parce que le communisme combat la religion, et aussi parce qu'une idéologie politique ne s'arrête jamais aux frontières. Ce refus de la part de mon père avait comme résultat qu'aucun communiste ne passait clandestinement en Italie. L'Autriche ne devait assumer aucune responsabilité de fait que l'Allemagne avait Lénine en Russie dans son dos.70 Non sans raison Clémenceau remarqua: L'Empereur Charles joue le rôle de pape en Europe centrale. 71

Sa loyauté et son obéissance de bon enfant envers l'église du Christ furent sans égales. Toujours prêt à défendre et à assister l'église il accepta comme un bon fils avec joie l'abolition du droit de veto à l'élection du pape, et il renonça pour toujours au droit de proposer ou de nommer des évêques dans plusieurs diocèses. Son seul but était de défendre les intérêts du pape même en dépit de ses propres privilèges impériaux.72

Par son soutien de l'église du Christ il se faisait un ennemi de la franc-maçonnerie puissante de la France qui avait des adhérents aussi en Autriche dans les positions les plus hautes: parmi les ministres, banquiers, journalistes et directeurs de presse. La destitution de l'éminent franc-maçon Dr. Sieghart comme directeur d'une banque de grande influence provoqua beaucoup de remous même en France. Depuis cet événement la franc-maçonnerie lancait des attaques répétées, reprises dans un plan conçu en 1915 visant la dissolution de l'empire.73 Il ne permettait pas que quelqu'un en sa présence dise du mal du pape ou du Vatican. Le pape Benedict XV. l'appela mon fils préféré. Sa fille Élisabeth Charlotte se souvient que l'empereur par son attachement au pape réagit directement à l'appel à la paix lancé par le Saint Père. Il fut le seul chef d'état à répondre à cet appel du Saint Père le 24 décembre 1916. Quand Benedict XV. ordonna une prière de la paix il la fit tout de suite imprimer. Les feuilles étaient partout dans notre chapelle. Quand après un mois notre chapelain cessa de dire ces prières mon père lui demanda de continuer. Le chapelain hésita en disant que le Saint Père avait ordonné sans doute ces prières uniquement pour épargner à l'Italie une défaite par l'Autriche. Quand mon père insista, il reprit ces prières. Lors des démarches pour la paix entreprises par le Saint Père et le serviteur de Dieu ils rencontrèrent beaucoup de résistance de la part du nonce à Vienne Valfré di Bonzo qui ne comprit pas grand chose et déforma leurs idées. Lors d'une visite à Munich mon père s'entretint plusieurs heures avec le nonce Pacelli. Après cette rencontre il demanda de déléguer l'archevêque Pacelli comme nonce à Vienne. Il mentionna à ma mère que "si ceci pouvait se faire nous deux réussirions à établir la paix." 74

L'établissement de la paix fut le désir pressant de Benedict XV, et ce fut aussi le seul but de Charles. Il saisit toutes les possibilités imaginables afin d'atteindre ce but y compris la tentative d'une paix séparée avec la France qui fut sabotée par les intrigues de son propre ministre des affaires étrangères le comte Ottokar Czernin.

Sous l'angle unique nous intéressant dans le contexte de l'attitude chrétienne que le serviteur de Dieu prouvait à chaque instant nous essayons de démontrer les raisons documentées dans la Positio qui amnèrent l'Empereur à signer une parole d'honneur falsifiée dans ce que l'on nomma l'Affaire Sixtus. Dr. Friedrich Funder fut témoin direct des événements et fit le récit d'une visite de l'ex-ministre des affaires étrangères dans son bureau: Notre entretien tournait évidemment autour du point critique, comment est-il possible que l'Empereur ait pu publier un texte modéré, différent de la lettre envoyée à Sixtus et qui fut commenté finalement mot à mot par Clémenceau par rapport à la restitution de l'Alsace Lorraine. Par cette mesure il se fit de l'homme d'état français un ennemi irréconciliable. L'Empereur Charles devait légaliser par écrit le nouveau texte que Ottokar Czernin avait reçu. On se demanda comment ceci pouvait arriver étant donné que le texte cité par Clémenceau était authentique. Alors j'appris la vérité épouvantable. Au cours de notre entretien Czernin s'excita de plus en plus et sursauta à un moment:" C'était une question de vie et de l'honneur de ma famille, s'écria-t-il, l'Empereur était allongé sur le sofa avec des glaçons sur la tête. Il était épuisé et complètement à plat. Je lui disais: Soit vous signez cette déclaration ou bien je me tire une balle dans la tête. Alors il signa. Mais comment pouviez-vous faire tout cela, m'écriais-je horrifié. À ce moment l'entretien se termina et n'eut jamais de suite.75

Le relator général, le Père Ambrosius Esser, expliqua ce phénomène de la façon suivante :

Indépendamment de toutes "reservationes mentales" que l'on puisse s'imaginer le serviteur de Dieu se trouva dans un "casus complexus" indissoluble et en plus il souffrait d'une attaque cardiaque. Comme tout bon catholique à cette époque il croyait que l'âme d'une personne suicidaire passait directement en enfer. Et dans son échauffement le Comte Czernin fut effectivement en mesure de mettre en oeuvre sa menace de se suicider. S'il avait réussi l'Empereur aurait dû se reprocher durant toute sa vie d'avoir causé la damnation éternelle d'une âme, et on aurait pu l'accuser d'être responsable de cet acte de désespoir de son ministre. La nomination de Czernin comme ministre était certainement la nomination la plus malencontreuse du jeune monarque mais il s'est senti obligé de suivre le conseil de son oncle assassiné. Et l'on ne pouvait pas prévoir que Czernin deviendrait l'outil aveugle de Ludendorff, "l'âme maudite" de l'état-major allemand. 76

Dans ses efforts en faveur de la paix l'Empereur Charles devait aussi supporter le reproche d'être un faible et lâche. Car sa ténacité fut ressentie comme trahison envers l'allié allemand qui n'envisageait que la "paix victorieuse".77 Ses efforts précieux se solvèrent finalement par un échec dû à l'incompétence et l'absence de scrupules de la part des diplomates des deux côtés. Le radical de gauche Anatole France écrivit à juste titre: "L'Empereur Charles fut le seul homme juste qui était actif à un poste clef dans cette guerre. Mais on ne l'écoutait pas. Il souhaitait sincèrement la paix et de ce fait il fut calomnié dans le monde entier. Ainsi une occasion unique fut omise.78

La défaite du serviteur de Dieu l'Empereur Charles représentait la victoire de ceux, déclare François Fejtö, qui étaient obsédés par l'idée de la victoire totale /.../ Dans le courant de la guerre qui à plusieurs reprises fut bloquée au point mort normalement surmontable moyennant des négociations et des compromis, une toute nouvelle idée fit son apparition: L'idée de la victoire totale, coûte que coûte. Il ne s'agissait plus du tout de forcer l'ennemi à la retraite mais par contre de lui infliger de lourdes pertes. Il ne s'agissait plus du tout de l'humilier mais de l'anéantir. Cette notion de la victoire totale condamnait dès le début tout effort raisonnable de terminer des massacres absurdes par des compromis. La technique de guerre se transforma non seulement quantitativement mais aussi "qualitativement". L'aigreur des chefs de guerre devant la défaillance des batailles qu'ils avaient considérées décisives, n'était pas exclusivement à la base de cette conception nouvelle. Elle n'avait pas son origine non plus dans les cercles des diplomates. De toute évidence cette conception avait sa source profonde dans les masses. Il s'agissait d'une idée quasi mythique et d'une idéologie qui consistait à démoniser l'ennemi ce qui transformait la lutte pour le pouvoir en lutte métaphysique, en lutte entre le bien et le mal, en croisade. 79 Nous pouvons affirmer le psaume: Quand les fondements sont renversés, le juste, que ferait-il? (Psaume 11, 3). Ainsi malgré tous les efforts de l'Empereur Charles la paix fut acquise uniquement par les armes.

1918 fut l'année de la capitulation. Au Piave, à la Marne, à Amiens, à Vittorio Veneto, partout le destin de l'Allemagne et de l'empire Austro-Hongrois fut irrévocable. Wilson proclama ses" 14 points" pour la paix mondiale. La Roumanie signait un traité de paix avec l'Entente, la Bulgarie se rendit, la Tchécoslovaquie et la Pologne se déclaraient indépendants, la Turquie signait une trêve, l'empereur allemand abdiquait et permettait ainsi la naissance de la république affaiblie de Weimar. À ce moment dramatique l'Empereur était seul, et hors-la-loi pour chacun. Au château de Schönbrunn il n'y avait même plus de garde. Simplement un groupe de jeunes cadets, ayant accepté de monter la garde.80 Les troupes régulières se trouvaient encore au front, en conséquence même s'il avait voulu l'Empereur ne disposait d'aucun moyen contre les agitations de la rue dirigées par des individus politiques sans scrupules. 81

Pour éviter toute effusion de sang et sous la pression de ses ministres l'Empereur signa le 11 novembre 1918 le manifeste suivant : Rempli de souci et de profonde affection pour mes peuples je désire encourager leur épanouissement libre. Je reconnais et j'accepte a priori le choix du système gouvernemental futur que l'Autriche adoptera. Le peuple a pris le pouvoir par l'intermédiaire de ses représentants. Je renonce à toute participation au gouvernement de l'état. Par la même occasion je décharge mon gouvernement autrichien de ses responsabilités.82 Le Comte Ottokar Czernin se souvient: Au moment de l'effondrement de la monarchie le serviteur de Dieu montra une attitude remarquable tout comme dans toutes les autres situations. Il ne renonça pas au trône car selon ses principes le règne par la grâce de Dieu lui fut confié comme devoir dont il ne pouvait se décharger luimême. Il se désista momentanément de l'exercice de ses droits de règne et accepta tout ce qui lui advint en cette période comme la volonté de Dieu. Le seul désir du serviteur de Dieu, dans cette situation, fut d'éviter toute effusion de sang. Il était rempli du principe chrétien de l'amour du prochain. En conséquence il ne pouvait agir que de cette façon et pas différemment.83

Le jour suivant le 12 novembre 1918 la république et la chute de la monarchie furent proclamés, tous les biens appartenant à la maison impériale furent confisqués, et ce même soir Charles fut obligé de quitter Vienne et de se rendre à son château de chasse à Eckartsau. Avant de quitter Schönbrunn il rendit une visite d'adieu au Saint-Sacrement.84 Entre-temps la révolution se propagea en Hongrie, le premier ministre Tisza fut assassiné par des insurgés. À Eckartsau une période difficile et humiliante l'attendait: il fut traité comme n'importe quel prisonnier, surveillé de près par un officier anglais (entre autres pour la bonne raison d'épargner à la famille de Habsbourg le sort des Romanov en Russie), observé par les gardes rouges qui empêchaient souvent la livraison d'aliments. Charles tomba malade jusqu'au printemps 1919.85

Même dans cette situation difficile le serviteur de Dieu célébra tous les soirs le Te Deum et le fit chanter le 31 décembre 1918 en remerciement pour tout ce que l'année écoulée avait apporté. On lui avait proposé de ne pas prier le Te Deum cette fois-ci mais il répondit que durant cette année on avait reçu une abondance de grâce pour laquelle il faut remercier. Il déclara que particulièrement pendant cette année le bon Dieu lui avait envoyé beaucoup de preuves de Sa bonté et Il l'en avait même comblé. Bien sûr que cette année fut dure mais elle aurait pu se présenter encore plus tragique. Et si nous acceptons de la main de Dieu tout ce qui est bon alors nous devons aussi avec la même gratitude accepter ce qui est triste. En outre cette année avait amené la fin du carnage international. 86

Il ne se montrait jamais inquiet ou irrité; au contraire, il était heureux d'avoir plus de temps pour sa femme et ses enfants.

En cette période il reçut des demandes pressantes d'abdiquer; mais rien ne pouvait le faire revenir sur sa décision. Quand son frère Max et trois autres archiducs vinrent le voir pour le convaincre d'éviter que l'on confisque les biens de la famille le serviteur de Dieu répondit seulement que la couronne ne peut pas être vendue pour de l'argent.87 Face au refus catégorique du serviteur de Dieu d'abdiquer le gouvernement autrichien l'expulsa du territoire après avoir reçu l'engagement de la Suisse de lui accorder l'asile.

Le 23 mars 1919 la famille impériale déménagea en Suisse, et le 3 avril 1919 l'assemblée nationale autrichienne confirma l'expulsion de l'Empereur et la confiscation de tous les biens y compris les biens personnels de l'Empereur et de sa famille. Plusieurs témoins confirment qu'à plusieurs reprises pendant l'exil en Suisse des représentants éminents des francs-maçons offrirent à l'Empereur Charles d'intervenir en faveur de sa réinvestiture au trône à condition de son consentement à un droit matrimonial plus libéral, un système d'école libre et l'admission des francs-maçons en Autriche.88 La réponse du serviteur de Dieu fut en effet exemplaire: Ce que j'ai reçu de la main de Dieu je ne peux accepter de la main du diable.89 En tant que Roi apostolique de la Hongrie le serviteur de Dieu se sentit obligé à tout entreprendre afin d'aider ce pays à se remettre. À cette époque le désir du Pape Benedict XV le touchait particulièrement. Il lui demandait de retourner en Hongrie pour y établir un bastion pour la sainte église.90 Ces paroles dont se souvenait l'Impératrice Zita furent confirmées par le dernier chef de cabinet le Hongrois Dr. Alàdar von Boroviczény. Elles aident à éclaircir les motifs qui amenèrent le serviteur de Dieu à tenter les deux essais de restauration qui échouèrent d'ailleurs. Le premier, entrepris le 24 mars 1921, échoua après douze jours. Le Roi quitta Budapest brusquement afin d'éviter une guerre civile et l'intervention des pouvoirs étrangers.

Dès son retour en Suisse la surveillance fut intensifiée, liée à l'obligation d'informer les instances politiques d'une éventuelle intention de quitter la Suisse. De cette manière on voulait éviter une nouvelle tentative de restauration en Hongrie, où Charles fut toujours reconnu officiellement comme Roi, même par le général de division l'amiral Horthy, qui assumait la régence à cette époque. Même pendant son exil il n'omettait jamais de rendre visite avec beaucoup d'admiration aux lieux de pélerinage de Marie. À Maria Einsiedeln il étonna les moines par sa vénération devant l'image de la Vierge. Malgré ses problèmes matériels il offrit un anneau de valeur avec une perle noire très rare qui fut inclue dans la couronne de la Madone par après. La communion quotidienne était indispensable pour lui. S'il n'en avait pas l'occasion chez lui il en cherchait l'occasion dans une église en route. Avec les enfants il priait tous les jours l'Angélus, et il regretta beaucoup lors d'un séjour au canton de Vaud protestant, de ne pouvoir entendre le son des cloches à l'heure de l'Angelus. 93

Des hommes politiques de différents pays qui attiraient l'attention sur la situation catastrophique en Hongrie, exigèrent à nouveau la restauration de la royauté. Ils craignaient un nouveau renforcement de l'Allemagne aux dépens de l'empire Austro-Hongrois dissout. En outre Charles était conscient du devoir du Roi de Hongrie de se rendre au moins une fois par an en Hongrie pour un certain temps sous peine de destitution dans le royaume de Saint Étienne. Il se sentait surtout pressé par les soucis du Saint-Père qui craignait la soviétisation de l'Europe.94 Dès lors Charles entreprit en octobre 1921 un dernier essai de restauration en Hongrie qui à son tour échoua à nouveau. Un des consulteurs historiques jugea sur la justification de cet essai qui avait entraîné la perte de vies humaines: Le serviteur de Dieu résida contre sa volonté en Suisse où il fut seulement toléré. Son royaume se trouvait dans une situation chaotique. Il sentait que la dernière occasion de faire face à son devoir était venu. À ses yeux il s'agissait d'un devoir conféré par Dieu sous serment qu'il devait accomplir. C'était avant tout sa conscience qui le poussait à agir de cette façon. Il reste évidemment à déterminer si ce nouveau retour en Hongrie était bien réfléchi. Les évaluations de différents experts y compris des militaires sont pourtant unanimes pour dire qu'il s'agissait de l'ultime occasion.95

Même pendant le trajet en train en Hongrie le serviteur de Dieu ne voulait pas se passer de la sainte communion, et il demanda au Père David à Bia Torbagy de dire la messe sur les rails du chemin de fer et le jour suivant dans un dépôt d'une gare.96 Quatre jours après ce deuxième essai de restauration échoué le serviteur de Dieu fut arrêté et conduit, en prisonnier, à l'abbaye de Tihany, séparé de sa suite et étroitement surveillé. Là-bas la sainte messe et la communion lui furent refusées, même un jour de fête. Ce traitement par Horty fut sévèrement critiqué même par des cercles antimonarchiques.97 Aux instances multiples et répétées d'abdiquer il répondait par un refus catégorique. Horty comptait finalement se tourner vers le cardinal de Hongrie l'archevêque Johannes Csernoch afin d'obtenir par son intermédiaire l'abdication volontaire. De cette manière la destitution du Roi aurait été considérée moins absurde et illégale. Mais le cardinal royaliste répondit: J'ai moi-même couronné le Roi. Je ne peux pas accepter d'essayer de le convaincre de renoncer au trône. 98 Le 20 octobre 1921 le cardinal rendit visite au Roi: Le cardinal fut profondément impressionné par l'audience chez le couple royal. Le Roi était grisonnant, la Reine amaigrie, fatiguée et déprimée. Tous les deux parlaient avec calme et pondération. Leur foi était inébranlable. Ils étaient profondément convaincus de la réussite de leur cause.99 Le cardinal informa la conférence des évêques qu'il avait expliqué au Roi la complexité de la situation et le danger de l'intervention militaire par les puissances étrangères. Le Roi avait expliqué sa façon de voir la situation: Il avait prêté serment sur la couronne et en conséquence il assumerait la lourde tâche de défendre la couronne de Saint Étienne. Il s'est déclaré prêt a accepter la lourde épreuve de son sort et de gravir le calvaire. Il déclarait au cardinal qu'il n'avait nullement abdiqué. Le cardinal était du même avis que l'abdication volontaire serait plus grave que la destitution forcée. 100 Entre-temps il écrivait soucieux à ses enfants qui furent conduits à la forteresse de Wartegg en les suppliant de ne pas perdre leur courage et de prier devant le Saint-Sacrement toujours plus intensément.101

Après les journées difficilement supportables et humiliantes dans l'abbaye de Tihany le couple impérial fut livré aux Anglais le 1er novembre 1921 et conduit en bateau sur le Danube vers une destination inconnue. Avant son départ l'Empereur Charles reçut du nonce la bénédiction apostolique avec des voeux encourageants de la part du pape. Le commandant britannique du bateau décrivit l'attitude du serviteur de Dieu dans cette situation: Il se montrait catholique pieux et l'exemple le plus noble de courage et de dignité dans le malheur qu'il m'ait été donné de rencontrer.102

L'Impératrice Zita racontait sur ce voyage pénible: Après avoir changé de bateau plusieurs fois, après le passage de Constantinople, des Dardanelles, des îles grecques vers la côte africaine nous avons continué en direction de Gibraltar où nous fûmes enfin informés du but de notre voyage. Les installations sur ce petit navire de guerre étaient extrêmement primitives bien que les officiers de service faisaient de leur mieux pour faciliter notre séjour./..../ Le serviteur de Dieu regrettait amèrement de ne pas avoir la possibilité d'assister à la messe et de recevoir la communion. Il le demanda à plusieurs reprises mais jusqu'à Gibraltar, ses demandes restèrent infructueuses./..../ Pendant le séjour à Gibraltar un prêtre reçut l'autorisation de dire la messe à bord. Le serviteur de Dieu servait la messe, et nous avons reçu la communion. À cette occasion nous nous sommes aussi confessés et nous avons demandé de l'eau bénite. Après un bref séjour nous avons continué le trajet vers Madère où nous sommes arrivés le 19 novembre 1921.103

Les cinq derniers mois de sa vie en exil sur une île lointaine de l'Atlantique furent pour le serviteur de Dieu un creuset dans le quel l'or fin est soumis à examen: souffrances, humiliations, déceptions, renoncements, privations et pauvreté étaient son pain quotidien. Et pourtant personne n'a jamais entendu une seule plainte ou une seule malédiction sortir de sa bouche. Il était toujours orienté vers Dieu qui avait décidé pour lui un autre parcours. Il acceptait de monter au calvaire avec le Christ et d'étreindre la croix. Arrivé à Madère le serviteur de Dieu se retrouvait sans rien. Il n'avait pas d'argent, pas de nouvelles de l'Europe, il était séparé de ses enfants. Mais le premier désir qu'il exprima à l'arrivée était d'installer une petite chapelle particulière pour célébrer l'eucharistie quotidienne dans la petite maison dans laquelle il s'installa provisoirement. Il était parfaitement dévoué à la volonté de Dieu, et il comprenait déjà avant sa maladie fatale que Dieu exigeait de lui le sacrifice de sa vie. Il réalisait avec courage ce sacrifice parce que c'était Dieu qui le lui demandait. Il offrait de lui-même ce sacrifice à Dieu pour le salut de l'église et des âmes immortelles.104

Quand après plusieurs mois il eut réussi à réunir toute sa famille autour de lui une autre nouvelle épouvantable le frappa: les bijoux personnels qui devaient lui permettre de survivre furent volés. Puisqu'ils n'étaient plus en mesure de payer le loyer de la maison qu'ils occupaient à Funchal ils furent contraints d'accepter l'offre d'un Portugais aisé qui mettait à leur disposition sa maison d'été dans la montagne: trois chambres très simples.

Le 19 février ils emménagèrent dans cette nouvelle demeure dont l'équipement était inadapté à cette saison froide et brumeuse. Il était quasiment impossible de la chauffer, et il était malsain d'y habiter.

Selon les témoins, à cause de l'humidité ambiante l'eau coulait le long des murs,105 et quand on ouvrait les fenêtres des nappes de brouillard pénétraient dans la pièce.106 Le soir de l'arrivée le serviteur de Dieu réunit toute la famille à la prière autour du feu ouvert enfumé de la salle à manger et demanda au Révérend Zsamboki de bénir la maison afin qu'ici aussi règnent la paix et le bonheur.107 L'Empereur Charles accepta ces conditions humblement parce qu'il les considérait être le plan de Dieu. Il se sentait fort par sa foi, par la présence de tous ses enfants et de son épouse tant aimée, qui attendait le dernier enfant, et en plus par la joie d'avoir un sanctuaire de la Vierge à proximité, Nossa Senhora do Monte, où il sera d'ailleurs bientôt inhumé.

Plein de sérénité et d'affection il passait jour après jour avec sa famille et consacrait une large partie de son temps à l'éducation et la formation de ses enfants, particulièrement des deux aînés. Il se réjouissait d'être simplement père, sans contrainte de temps. Il leur enseigna le catéchisme, l'histoire sacrée, la vie du Seigneur; il faisait tout pour orienter leurs âmes et leur pensées vers Dieu. 108 Il avait l'habitude d'amener les tout-petits dans la chapelle pour les présenter au Seigneur. 109 Il leur joignait les mains et leur apprenait à prier. Il les bénissait dès leurs premiers instants de vie avec l'eau bénite et le faisait chaque soir avant de coucher les petits après avoir prié avec eux aux anges-gardiens.110 La famille ne disposait ni de cuisinier ni de domestiques, et elle n'avait pas d'argent. L'évêque de Madère offrit de régler quelques dépenses urgentes mais le serviteur de Dieu refusa d'accepter ce geste.111 L'évêque Antonio Homen de Gouveia se souvient: Dans mon contact journalier avec Sa Majesté j'admirais sa foi extraordinaire et agissante. Tout ce qu'il entreprit il le consacra à la volonté de Dieu. Avec beaucoup de dévouement il supportait tout les malheurs et difficultés sans jamais prononcer un seul mot d'amertume contre ses adversaires . Il cherchait même à les déculpabiliser parce qu'il voyait en eux des outils de la providence Divine. Il passait de longues heures nocturnes en contemplation devant le Saint-Sacrement dans sa chapelle. Il ne réglait jamais des affaires importantes fussent-elles même très urgentes, sans se rendre devant le Saint-Sacrement. /.../ Il assistait à la messe rempli d'une piété impressionnante. Chaque jour il recevait la communion et il étonnait tout un chacun par sa dévotion et sa foi qui se reflétaient jusque dans le moindre détail. /.../ A la maison il était très aimable envers tout le monde, son épouse, les petits princes et les domestiques. On n'entendait jamais un signe d'échauffement ou d'impatience. C'est avec une joie immense qu'il apprit la bonne nouvelle de la réussite de l'intervention chirurgicale de son fils en Suisse. Il courut immédiatement sous une pluie battante pendant un kilomètre pour m'annoncer cette nouvelle: "Un souci majeur de moins dans ma vie! Comme je suis reconnaissant au bon Dieu." 112 L'évêque de Funchal disait que la présence du serviteur de Dieu à Madère équivalait à la grâce d'un sermon, ne fût-ce que par l'exemple qu'il donnait aux couches de la population de rang élevé.113

Il devenait de plus en plus évident dans son comportement et dans ses attitudes qu'une transformation très profonde avait dû se passer en lui: son lien intime avec Dieu devenait si intense que l'on pouvait le ressentir très fort; sa concentration pendant la messe était devenue quasiment extatique. Pendant ces moments-là le monde extérieur avait littéralement disparu, il était impossible de le distraire ni en le touchant, ni même en le bousculant comme son épouse Zita pouvait souvent le constater.114 Les habitants de l'île constataient le même phénomène, et ils en étaient ravis.

Un jour il contempla longtemps le sanctuaire Nossa Senhora do Monte et dit à sa femme : Je n'aimerais pas mourir ici, mais il ajouta directement: Le bon Dieu fera ce qu'il veut.115 Il avait bien saisi que Dieu exigeait de lui un dernier sacrifice total pour le salut de ses peuples: le sacrifice de sa vie. Charles fut convaincu que la prière d'un père pouvait transpercer les nuages. Quelques-uns de mes enfants renient la foi, d'autres sont en danger de subir le même sort. Ainsi je dois constamment lutter devant Dieu afin de ramener les uns et de protéger les autres.116 Toute renonciation lui fut acceptable par l'amour de Dieu même celle à sa propre famille. Il dit à sa femme de plus en plus soucieuse: Dieu m'a offert la grâce qu'ici bas sur terre il n'y a plus rien que je ne serais pas prêt à sacrifier, par amour pour Lui et pour le salut de la sainte église. À la question s'il parlait de l'église dans sa patrie, il répondit: Je ne peux plus distinguer patrie et église.117

La dernière fête officielle à laquelle l'Empereur participa avec ses deux fils aînés fut la bénédiction de l'horloge de la cathédrale dont il était parrain, salué avec enthousiasme par la population de Funchal qu'il avait déjà entièrement conquise pendant son bref séjour. Le 9 mars commença pour l'empereur Charles l'ascension du Golgatha qui s'achevera le 1er avril quand Charles, Empereur d'Autriche et Roi de Hongrie rendra son âme pure au Père dans l'assurance de recevoir de Lui la récompense de la vie éternelle, là où il pourra se rejouir de la contemplation de Dieu qui fut depuis toujours son refuge, son assurance et son espoir inébranlable.119 Ce qui au début semblait être une grippe banale et sans gravité s'avéra finalement être une pneumonie mortelle. Mais pendant les vingt-deux jours de son infection mortelle il ne montra jamais le moindre signe d'impatience, aucune plainte malgré ses crises d'étouffement, sa toux atroce, la soif brûlante et sa grande faiblesse . Il ne se plaignit jamais malgré les cures douloureuses, un nombre infini de traitements et deux ulcères douloureux.120 Pendant toute la période de sa maladie Charles pria incessamment. Quand il ne pouvait plus parler il continua sa prière en son for intérieur. Son seul souci était de ne pas être une charge trop lourde pour sa femme et les gens qui le soignaient. Cette caractéristique l'avait accompagné durant toute sa vie même en tant qu'Empereur.

Quand il sentit sa fin approcher il tint à évoquer avec sa femme Zita l'éducation future de ses enfants mettant l'accent surtout sur l'éducation religieuse du fils aîné. Pour le choix de l'éducateur Zita reçut des directives précises: A cause des rivalités nationales entre les divers groupements monarchiques ce mandat aurait pu causer des problèmes. Le serviteur de Dieu donna l'ordre précis de choisir un éducateur venant de l'étranger qui pouvait garantir une éducation catholique stricte, qui pouvait en plus enthousiasmer le jeune esprit pour les idéaux catholiques même si ceci pouvait entraîner des conséquences politiques négatives.121 Dès que la population de l'île apprit la maladie du "bon roi Charles" les gens commencèrent à prier. La procession annuelle avec le Christ Rédempteur devint une procession de prière pour son rétablissement prochain. Les coups de canon, normalement tirés à cette occasion, furent omis pour ne pas importuner le malade.122

Pendant ces jours pénibles son désir ardent fut d'assister à la messe et de recevoir la communion. Mais il faisait erreur de penser que les médicaments qu'on lui administrait rompaient le jeûne, et qu'ils l'obligeraient de sacrifier son désir le plus ardent 123 jusqu'au moment où le Reverend Père Zsamboki réussit à le convaincre doucement et avec insistance qu'un patient aussi souffrant que lui n'était pas obligé de jeûner.124 A partir de ce moment il fut comblé de pouvoir recevoir la communion tous les jours jusqu'à sa mort. L'exacerbation, les collapsus répétés et les traitements douloureux finalement inutiles laissaient pressentir l'approche de la dernière heure. Sa belle-grand-mère l'Archiduchesse Marie Thérèse le recommandait à l'extrême-onction. Il désirait se confesser à nouveau malgré qu'il le faisait régulièrement tous les huit jours, afin de pardonner à tous ceux qui avaient agi contre lui et afin de présenter l'offrande de ses prières et de ses souffrances pour ses adversaires.125 L'Empereur Charles souhaita que son fils aîné Otto soit présent à l'extrême-onction pour que ce moment lui reste en mémoire et un exemple pour sa vie et pour qu'il sache ce qu'il doit faire dans cette situation en tant qu'empereur catholique.126 Il demanda qu'on dise les prières de façon à ce qu'il puisse prier avec les autres. Le malade reçut l'extrême-onction avec beaucoup de dévotion, lui-même tendait les mains pour l'onction et murmurait les prières du prêtre. Le monde extérieur avait disparu pour lui. Après l'extrême-onction, je lui donnai la bénédiction du Saint Père pour qui il avait toujours été un fils fidèle, se rappela Msgr. Paul Zsamboki.127

La dernière nuit de sa vie il souffrit beaucoup mais il offrait sa souffrance au Christ." Je dois souffrir autant pour que mes peuples se réunissent à nouveau." Pendant cette nuit il eut très soif mais l'on devait toujours deviner ce qu'il désirait. Il préférait parfois rester immobilisé dans une position peu confortable plutôt que de se plaindre. Et il remerciait pour tout service rendu avec une expression de cordialité touchante.128 A la douleur physique s'ajouta une pression morale: le souci pour l'avenir de son épouse et de ses enfants, de son pays, ainsi que l'absence de ses fidèles. Il trouvait consolation et reconfort dans le Sacré-Coeur de Jésus. Il disait: Sans le Sacré-Coeur ça serait insupportable.129

Le jour de sa mort, après la communion, il était pleinement recueilli et murmurait des prières insistantes dont la plus fréquente était: Jésus, en Toi je vis; Jésus, en Toi je meurs. Le curé Zsamboki remarquait que le mourant jetait un regard d'envie sur le ciborium qu'il présentait à lui.130 Peu après il demanda instamment de lui administrer le sacrement des mourants. Après l'avoir reçu l'Empereur dit avec beaucoup de tendresse:" Dans les bras du sauveur /.../, toi et moi et nos chers enfants." Ensuite il prononça les paroles de pénitence parfaite et recommanda ses enfants l'un après l'autre au Seigneur en Lui demandant de protéger leur corps et leur âme."Laisse les mourir plutôt que de leur permettre de commettre un péché grave. Ainsi soit-il." 131 Il continuait à baiser l'image du Sacré-Coeur de Jésus qu'on lui présentait.

Ensuite son état de santé s'empira rapidement. Les médecins pompaient l'oxygène directement dans ses poumons mais en vain. Après on l'entendit dire à voix très basse: "Jésus, mon Jésus /.../oui, mon Jésus, comme Tu veux, Jésus!" Les paroles ressemblaient à un dialogue qu'il avait avec son sauveur. Le monde n'existait plus pour lui./.../ Les lèvres murmuraient des prières, son regard fixait le lointain comme s'il voyait déjà un autre monde. Malgré ses immenses souffrances son expression était si sereine et douce comme jamais auparavant. Encore deux ou trois souffles, un léger soupir /.../et son coeur si noble cessa de battre. Bien que la mort de Sa Majesté me toucha profondément j'étais si tranquille et rassuré devant ce défunt comme jamais auparavant, disait Msgr. Paul Zsamboki.132

Le détachement de l'Empereur des biens terrestres fut si radicale et sa garde-robe si minime que l'on dut reprendre un veston, que le roi avait offert à un de ses domestiques quelques années auparavant, afin de pouvoir le vêtir pour l'enterrement.133

Apprenant la nouvelle du décès de l'Empereur la population accourut en foule, défila des heures durant devant son catafalque dans la chapelle particulière et déposa des chapelets et d'autres objets de dévotion en signe de vénération.134 Cet homme simple, humble et chaleureux, plein de souci pour ses prochains, apte à établir des relations chaleureuses avec les riches et les pauvres, avait conquis les coeurs des habitants de l'île en cinq mois à peine, et ceci sans l'éclat du sceptre ou de la couronne. Ils ne pleuraient pas un dernier empereur mais le bon Charles qui en pleine misère de l'exil les impressionnait profondément par son attitude humaine et chrétienne. Les habitants de Funchal avaient de l'admiration pour cet homme qui adorait Jésus-Christ. Environ 30.000 personnes assistèrent aux funérailles et tous les magasins restèrent fermés. L'évêque et les chanoines de Funchal ainsi que tous les autres prêtres présents aux funérailles parlaient de lui comme d'un Saint. Sa dépouille mortelle fut inhumée dans la belle église Nossa Senhora do Monte.135

Ainsi s'acheva la vie terrestre et spirituelle de l'Empereur et Roi Charles de Habsbourg. Mais une autre vie, infiniment plus importante, s'ouvrait à lui: la vie éternelle dans les bras de son Rédempteur, où il trouvera cette paix qu'il avait tenté de faire régner tout au long de sa vie; dans les bras de Jésus, qui élèvera son humble serviteur Charles de la poussière de l'exil à l'honneur des autels.